Brazzaville s’apprête à vibrer
Le 15 novembre prochain, les rives du fleuve Congo se transformeront en immense piste de danse. La salle de spectacle du Centre culturel Jean-Baptiste Tati-Loutard accueillera « Rumba bolingo live », une soirée placée sous le signe du métissage musical.
Piloté par l’Orchestre Super Nkolo Mboka et son leader Djoson Philosophe, l’événement réunira sur scène douze musiciens congolais et six artistes français, fruits de deux sessions de formation intense consacrées aux secrets rythmiques et mélodiques de la rumba.
Un spectacle né d’une résidence
« Rumba bolingo live » est l’aboutissement d’une résidence baptisée Bolingo ya Rumba, lancée l’an dernier pour explorer la pédagogie par la pratique. Les musiciens passent dix jours ensemble, du matin au soir, entre ateliers théoriques, répétitions et jam-sessions.
Le producteur Pegguy Maho a conçu le dispositif, persuadé que l’avenir de la rumba se crée aussi bien au tableau que sur scène. « L’expérience directe ancre la tradition », résume-t-il, sourire aux lèvres.
Après une première édition couronnée de clips, d’enregistrements et de plusieurs EP, cette deuxième saison entend confirmer l’enracinement de Brazzaville comme carrefour incontournable de la transmission et de la recherche autour de ce genre musical emblématique.
Des stagiaires venus de France
Les six stagiaires français sélectionnés cette année viennent de Lille, Lyon, Marseille et de la région parisienne. Tous évoluent déjà dans le jazz, le rock ou la musique classique, mais recherchent, disent-ils, « le groove unique que seule la rumba congolaise possède ».
Pendant la résidence, ils découvrent la structure du seben, la justesse particulière du likembe et l’usage du fameux cri « maboko » qui ponctue les refrains. « Comprendre la danse aide à jouer plus juste », souligne Zoé, saxophoniste marseillaise ravie.
La rumba, patrimoine partagé
Le 14 décembre 2021, l’Unesco a inscrit la rumba congolaise au patrimoine immatériel de l’humanité. Pour Djoson Philosophe, cette reconnaissance « rappelle la mémoire et la fraternité portées par chaque accord ». Le spectacle veut rendre cet héritage vivant.
De Matonge à la rue de l’Eglise à Brazzaville, les mélodies ont longtemps franchi l’Atlantique avec les travailleurs et étudiants congolais. Aujourd’hui, elles reviennent enrichies de guitares jazz et de claviers électro, sans perdre leur cœur chaloupé.
Cette circulation permanente constitue « un formidable vaccin contre l’oubli », estime la musicologue Sylvie Dounia, invitée à animer un débat avant le concert. Elle rappellera les liens historiques entre la rumba et la lutte pour les indépendances en Afrique centrale.
Apprendre, jouer, transmettre
Au cœur du programme, un quiz interactif permet aux stagiaires de tester leurs connaissances sur des figures telles que Papa Wemba ou Nino Malapet. Gagnant ou perdant, chacun repart avec une playlist commentée et des partitions annotées.
Les après-midi se passent dans les studios de Bacongo. Sous un ventilateur paresseux, les guitaristes s’exercent au mi-minuit, arpège capricieux. Le balancement des hanches sert de métronome naturel.
« L’idée est de casser la barrière maître-élève », insiste Djoson. Chaque jour, il échange son rôle avec un stagiaire, crée une improvisation, puis laisse le reste du groupe répondre. Cette méthode, dit-il, « libère l’initiative et l’oreille ».
Cap sur la scène du 15 novembre
La dernière répétition générale se déroule à huis clos, lumière tamisée, pour préserver la surprise. Les musiciens testent un medley hommage à Franco Luambo, enchaînant Mario, Mamou et Attention na SIDA, réarrangés avec cuivres et accords mineurs.
Sur scène, deux écrans diffuseront en direct les paroles pour inviter le public au chant. La régie promet un éclairage aux couleurs du drapeau congolais, du vert forêt au rouge flamboyant, afin d’accentuer la dimension identitaire et festive.
Quelques billets sont encore disponibles à la Maison de la musique de Poto-Poto et sur la plateforme en ligne dédiée. Les organisateurs misent sur un public intergénérationnel, familles, étudiants et touristes curieux d’entendre la rumba à sa source.
Un tremplin pour de nouveaux projets
Pegguy Maho annonce déjà une troisième session, ouverte cette fois à de jeunes chanteuses congolaises. « Nous voulons équilibrer la scène, donner toute sa place à la voix féminine », précise-t-il. Des discussions sont en cours avec l’Institut français et plusieurs radios partenaires.
Pour Brazzaville, l’enjeu dépasse la musique. La municipalité voit dans ces résidences une vitrine touristique et économique. Hôtels, taxis et petits restaurants s’attendent déjà à un regain de fréquentation autour du concert et des animations prévues en centre-ville.
La capitale comme laboratoire culturel
Djoson Philosophe résume : « Brazzaville doit devenir une école à ciel ouvert où visiteurs et artistes apprennent ensemble ». Pour lui, l’avenir de la rumba dépend de ces allers-retours continus entre scène locale et publics étrangers.
Avec « Rumba bolingo live », la capitale congolaise espère confirmer sa place sur la carte des grandes villes musicales d’Afrique. Le verdict appartiendra aux danseurs, dont les pas raconteront mieux que les mots la vigueur intacte d’un patrimoine commun.
