La phratrie congolaise mise à l’honneur
Quatre jours durant, du 28 au 31 octobre 2025, Brazzaville a résonné des voix de la phratrie congolaise, ce courant littéraire fraternel né autour de Sony Labou Tansi et Sylvain Bemba. Invité d’honneur, Emmanuel Boundzeki Dongala revient sur cette célébration foisonnante.
Pour l’écrivain qui vit désormais entre la France et ses souvenirs américains, l’initiative a d’abord été « une grande réussite ». Il salue l’idée d’associer les aînés, de Tchicaya U Tam’si à Maxime Ndebeka, et la jeune garde en plein essor.
« J’ai été honoré que l’on m’invite », confie-t-il, rappelant que la cohésion intergénérationnelle reste la marque de fabrique de la phratrie. La présence de lecteurs, d’étudiants et de chercheurs a, selon lui, donné à l’évènement un parfum de transmission dont le pays a besoin.
Dongala, un vétéran toujours créatif
Aujourd’hui installé à proximité de Poitiers, l’auteur de « La sonate à Bridgetower » contemple 84 années de route, tout en préparant son anniversaire symbolique de juillet 2026. « Je continuerai à écrire tant que ma main suivra ma tête », sourit-il, lucide sur l’inévitable passage du temps.
Dongala s’est officiellement retiré des amphithéâtres américains il y a quatre ans, mais sa retraite ressemble davantage à une résidence créative. Entre les cafés poitevins et les appels vidéo vers Brazzaville, il peaufine un nouveau manuscrit qu’il espère remettre à son éditeur avant décembre.
Le pacte du temps long
Contrairement à d’autres romanciers prolifiques, il publie au rythme lent de la maturation. Quatre, parfois cinq ans séparent deux titres. « Je laisse reposer les pages comme on laisse décanter un vin », explique-t-il, convaincu que chaque mot doit trouver « sa note juste ».
La dernière parution, sortie en 2021, plongeait le lecteur dans la collaboration artistique entre Beethoven et George Bridgetower, violoniste afro-européen tombé dans l’oubli. Le roman avait reçu un accueil chaleureux en France, aux États-Unis et au Congo, confirmant la portée internationale de son écriture.
La littérature congolaise rayonne à l’international
Interrogé sur l’état actuel des lettres congolaises, le romancier se montre enthousiaste. Selon lui, la reconnaissance internationale n’est plus à démontrer : traductions multiples, prix littéraires et invitations dans les universités forment, dit-il, « la preuve que nos voix portent loin ».
Cette visibilité, insiste-t-il, engage cependant à l’exigence. « Le reste c’est le travail », martèle Dongala, rappelant que l’inspiration n’est qu’une étincelle initiale. Relire, couper, recommencer : l’ordinateur et la feuille demeurent, selon lui, les seuls vrais arbitres du talent.
Il invite ainsi les jeunes auteurs à fréquenter les bibliothèques, à partager leurs textes en ateliers, à ne pas craindre les critiques. « Une œuvre n’est jamais finie, elle est abandonnée », reprend-il, citant volontiers Léonard de Vinci pour illustrer la patience nécessaire au métier.
Soutien institutionnel et défis logistiques
L’entretien glisse enfin sur la question sensible du soutien institutionnel. Emmanuel Dongala regrette que certains responsables culturels n’aient pas été visibles lors de la phratrie. Il nuance aussitôt : « Les choses évoluent ; si nous continuons le dialogue, les partenariats trouveront leurs voies ».
Dans les allées de l’Institut français du Congo, principal bailleur logistique de l’événement, plusieurs bénévoles soulignent le rôle catalyseur des acteurs privés et des mécènes. La prochaine édition pourrait, selon eux, s’ouvrir davantage aux collectivités locales, aux entreprises et aux diasporas.
Du côté des autorités, on rappelle l’importance des budgets déjà engagés dans la construction de bibliothèques et la programmation du Livre au cœur des activités scolaires. Un conseiller du ministère de la Culture promet « un appui progressif à toute initiative favorisant la lecture citoyenne ».
Pour Dongala, le débat doit dépasser la seule question financière. Il plaide pour une implication durable des enseignants, des journalistes et des mairies afin que la phratrie ne devienne pas un souvenir ponctuel mais un laboratoire permanent de créations collectives.
Vers de nouvelles pages communes
Avant de regagner sa petite ville française, l’écrivain promet d’envoyer un chapitre inédit aux organisateurs, à lire lors de la Nuit des plumes africaines prévue au second semestre 2026. « C’est ma manière de dire merci », glisse-t-il, discret, mais déterminé à rester présent.
À 85 ans bientôt, Emmanuel Boundzeki Dongala incarne une génération qui continue de conjuguer créativité et responsabilité. Sa voix rassure les lecteurs inquiets et encourage ceux qui rêvent de prendre la plume. La phratrie, elle, se projette déjà vers de nouvelles pages communes.
Les organisateurs envisagent d’ailleurs la création d’un prix annuel baptisé « Prix Sony-Bemba » qui récompenserait une première œuvre, tandis qu’un cycle de résidences d’écriture serait lancé à Pointe-Noire. Autant d’idées qui, espèrent-ils, ancreront durablement la phratrie dans le paysage culturel national.
Rendez-vous est pris pour octobre prochain : Brazzaville promet déjà des tables rondes mêlant littérature, slam, bande dessinée et numérique innovant.
