Un verdict exemplaire à Madingou
Deux années de prison ferme, 200 000 francs CFA d’amende et un million de dommages : la sentence prononcée le 20 novembre 2025 par le Tribunal de grande instance de Madingou contre Fulgence Claver Ntodélé-Moukoko a fait l’effet d’un coup de tonnerre dans la Bouenza.
Le prévenu, âgé d’une quarantaine d’années, a été reconnu coupable de détention, circulation et tentative de commercialisation d’un bébé chimpanzé, une espèce intégralement protégée au Congo, donc invendable et intransférable sans autorisation scientifique ou conservatoire.
À la sortie de l’audience, le procureur a salué un « jugement dissuasif » censé freiner les trafiquants qui écument encore certaines forêts, tout en rappelant que le Code de la faune prévoit jusqu’à cinq ans d’emprisonnement pour les infractions les plus graves.
La traque organisée
L’arrestation de Ntodélé-Moukoko remonte au 28 octobre 2025, lors d’un contrôle mené à Nkayi par la gendarmerie de la Bouenza et les agents départementaux de l’économie forestière, épaulés par le Projet d’appui à l’application de la loi sur la faune sauvage, le célèbre PALF.
Les enquêteurs avaient reçu un renseignement anonyme signalant le passage imminent d’un véhicule transportant « un bébé chimpanzé vivant ». Après plusieurs heures de filature discrète sur la route nationale, les forces de l’ordre ont intercepté le suspect à l’entrée nord de la ville sucrière.
Le calvaire du jeune chimpanzé
L’animal, évalué à environ six mois, provenait selon l’enquête d’une capture opérée dans la forêt dense du district de Kindamba, dans le Pool, à plus de 200 kilomètres de là.
Arraché à sa mère, le petit primate a été dissimulé dans un panier couvert de toile de jute, sans eau ni nourriture suffisantes, puis transporté en taxi-brousse jusqu’à Madingou avant d’être convoyé, toujours sans soins, vers Nkayi.
Des vétérinaires dépêchés par l’Institut Jane Goodall ont diagnostiqué une sévère déshydratation, plusieurs contusions et une forte charge de stress, symptômes courants des captures illégales qui déciment chaque année les populations de grands singes d’Afrique centrale.
Le rôle clé du sanctuaire de Tchimpounga
Confié au sanctuaire de Tchimpounga, dans le Kouilou, l’orphelin bénéficie désormais d’un protocole de réhabilitation très encadré : soins vétérinaires, lait enrichi, socialisation progressive avec d’autres juvéniles et, à terme, retour contrôlé dans un habitat sécurisé.
« Chaque sauvetage coûte des millions de francs et mobilise des spécialistes pendant plusieurs années », rappelle Francine Moungalla, directrice adjointe du site, qui insiste sur la responsabilité humaine : « En capturant un bébé, on condamne souvent toute une famille de chimpanzés à disparaître ».
Que dit la loi congolaise ?
Au Congo, la loi n° 37-2008 sur la faune et les aires protégées assimile le chimpanzé à une espèce intégralement protégée ; toute détention sans autorisation expresse est passible de deux à cinq ans d’emprisonnement et de lourdes amendes, auxquelles s’ajoutent des dommages civils.
Depuis 2021, le ministère de l’Économie forestière multiplie les campagnes « Zéro primate au marché », associant affiches, spots radio en langues locales et contrôles inopinés sur les axes routiers afin d’endiguer un trafic souvent alimenté par la demande d’animaux de compagnie exotiques.
Un signal fort pour la protection de la faune
Les organisations environnementales saluent l’arrêt de Madingou, y voyant « une jurisprudence utile dans la lutte contre la criminalité faunique », selon Alain Ngoma du PALF, qui souligne la bonne coordination entre gendarmerie, justice et services techniques départementaux.
Pour l’association, chaque condamnation rend plus coûteux le risque encouru par les trafiquants et protège indirectement les communautés voisines des forêts, qui dépendent souvent du tourisme durable et de la chasse vivrière encadrée pour améliorer leurs revenus.
Sensibilisation et responsabilité collective
Dans les rues de Nkayi, nombreux sont les habitants qui découvrent avec étonnement que le simple fait de posséder un singe peut mener en prison. « On pensait que c’était comme avoir un chiot », confie Élise Koumba, étudiante en commerce.
Les autorités locales envisagent d’ajouter des séances d’éducation environnementale dans les lycées et de collaborer avec les radios communautaires pour populariser les sanctions prévues, une approche encouragée par plusieurs chefs de quartier qui y voient un moyen d’éviter les arrestations.
Si le cas Ntodélé-Moukoko fait la une aujourd’hui, il rappelle surtout que la survie des chimpanzés dépend d’une vigilance constante de tous : pouvoirs publics, riverains, transporteurs et simples passagers. La chaîne de protection ne vaut que par le maillon le plus engagé.
Perspectives régionales
La Bouenza n’est pas un cas isolé : sur les plateaux du Niari et dans certaines zones frontalières, les parcs nationaux signalent régulièrement des affaires de commerce de pangolins, de perroquets gris ou de peaux de léopard, attirant parfois des réseaux internationaux.
Face à ces menaces, l’État congolais renforce la coopération sous-régionale, notamment par le partage de bases de données douanières et la formation conjointe de brigades mixtes, afin de couper les circuits qui alimentent les trafics vers les ports atlantiques.
Pour les ONG, la récente condamnation à Madingou constitue un atout diplomatique, illustrant la volonté politique de préserver un patrimoine naturel inscrit dans la stratégie de développement durable que Brazzaville présente régulièrement lors des conférences internationales sur le climat.
