Un face-à-face nocturne à Moutabala
Il est 0 h 30 à Moutabala, quartier populaire de Brazzaville. Une patrouille de police contrôle un adolescent sorti acheter des cigarettes malgré le couvre-feu. Menottes aux poignets, torse nu, le jeune homme de 17 ans répond, tremblant, aux questions.
La scène, filmée par un téléphone, circule depuis quelques jours sur les réseaux sociaux. On y voit le policier et le garçon discuter tatouages, drogue et philosophie, jusqu’à ce que le mineur cite le Yin et le Yang pour expliquer sa vision du monde.
Le tatouage, miroir d’une philosophie ambivalente
Sur l’avant-bras du jeune, deux cercles s’enlacent en noir et blanc. « C’est le bien et le mal », explique-t-il calmement. Pour lui, la dualité orientale résonne avec les difficultés de son quartier, où la lumière des petits boulots alterne avec l’ombre de la délinquance.
Le policier, surpris, se prête au jeu et interroge: « Combien de personnes as-tu agressées ? » Le garçon répond qu’il n’a jamais blessé personne, dit vouloir devenir chauffeur poids lourd et jure ne consommer que du tabac. Le dialogue s’éloigne alors des clichés habituels.
Comprendre les ressorts du phénomène Koulouna
Si la séquence émeut, c’est qu’elle met en lumière l’ambivalence d’une génération coincée entre tentation de la transgression et soif de reconnaissance. Les sociologues rappellent que les Koulouna ne naissent pas violents ; ils grandissent souvent dans la précarité et le chômage juvénile.
Le gouvernement, conscient des enjeux, soutient depuis trois ans des programmes de réinsertion. Les centres de formation professionnelle de Talangaï et de Makélékélé accueillent chaque trimestre de nouveaux stagiaires issus des rues, leur offrant mécanique, menuiserie ou agriculture urbaine afin de faciliter l’emploi.
« Un jeune formé est un jeune protégé », résume Théodore Mouandza, éducateur au centre de Talangaï. Selon lui, huit apprenants sur dix trouvent une activité dans les six mois. Les plus motivés ouvrent un petit atelier ou rejoignent de grands chantiers publics soutenus par l’État.
L’action coordonnée des autorités
Parallèlement, la police nationale renforce ses patrouilles de proximité. Des unités mixtes, composées d’agents et de médiateurs communautaires, sillonnent désormais les arrondissements sensibles. Leur mission : apaiser les tensions, repérer les mineurs en danger, orienter vers les services sociaux plutôt que vers la détention systématique.
Pour le commissaire Armand Ibovi, la prévention prime : « Nous travaillons main dans la main avec les familles, les écoles et les associations. La répression seule n’est pas une solution durable. » Depuis janvier, vingt-cinq ateliers de sensibilisation ont réuni 900 adolescents à Brazzaville.
L’école et l’apprentissage, rempart essentiel
Reste la question cruciale de la scolarisation. Selon les chiffres du ministère de l’Enseignement primaire, près de 15 % des 12-18 ans sont décrocheurs. La réforme du régime d’internat, lancée l’an dernier, entend replacer ces jeunes sur les bancs, avec bourses, tutorat et activités sportives.
À l’école 1er Mai, dans le centre-ville, une classe passerelle accueille déjà quarante anciens Koulouna. « Ils avaient le potentiel, il manquait le cadre », confie la directrice Clarisse Mabiala. Après trois mois, la majorité sait lire couramment et participe au club de débat citoyen.
Des ONG plaident pour une prise en charge globale, incluant accompagnement psychologique et soutien aux parents. « Le tatouage peut devenir un support pédagogique », estime l’anthropologue Pascal Kiamou. Il encourage les éducateurs à dialoguer autour des symboles plutôt que de les diaboliser.
Un destin encore ouvert
Car, rappelle-t-il, le Yin et le Yang enseignent la complémentarité : aucune partie n’est entièrement lumineuse ou obscure. Appliquée à la sécurité urbaine, cette idée invite à conjuguer fermeté et bienveillance, sanction et seconde chance, afin d’éviter la spirale de la récidive.
Les autorités, de leur côté, poursuivent la modernisation du dispositif de prévention. Le plan national « Kimuntu 2025 » prévoit la création de maisons de la jeunesse dans chaque département, équipées d’espaces numériques, de studios de musique et de conseillers d’orientation, pour canaliser l’énergie créative.
À Moutabala, le mineur filmé a finalement été remis à sa famille après un rappel à la loi. Il a accepté une place en cours du soir et une inscription au centre de formation. Son histoire rappelle que le bien et le mal ne sont pas figés mais dialoguent.
Entre lutte sécuritaire, politique éducative et engagement citoyen, la société congolaise cherche son propre Yin-Yang, celui d’un équilibre juste. Les prochaines années diront si la médaille pourra enfin briller sur ses deux faces, au service d’une jeunesse capable de construire et non de détruire.
Vers un récit responsable
La diffusion de vidéos comme celle de Moutabala suscite un débat public salutaire. Souvent, le regard porté sur les Koulouna oscille entre peur et fascination. Montrer un adolescent parlant métaphysique oblige à nuancer le récit sensationnaliste et à envisager la complexité derrière les statistiques.
Les journalistes congolais multiplient d’ailleurs les formats pédagogiques : micro-trottoirs, podcasts, bandes dessinées en ligne. L’enjeu est d’informer sans stigmatiser, rappelant que chaque jeune filmé est aussi un citoyen doté de droits et de devoirs, et non un simple fait divers.