Une décision qui met fin à deux mois d’attente
Le 1er décembre, la note circulaire signée par le ministre d’État Alphonse Claude N’Silou a réautorisé l’entrée de machettes et de motocycles sur le territoire. Le texte abroge ainsi la suspension appliquée le 28 octobre, instaurée pour contenir une flambée de violences attribuées aux « bébés noirs ».
À l’époque, les services du Commerce avaient relevé une surimportation jugée inquiétante. Des centaines de caisses de machettes et de motos saisies aux postes frontières alimentaient la crainte d’un usage détourné dans certains quartiers populaires de Brazzaville et Pointe-Noire.
Selon le ministère, « les indicateurs de sécurité urbaine se sont améliorés de façon tangible ». Des patrouilles renforcées, des campagnes de proximité et des opérations ciblées contre les bandes organisées auraient permis, en huit semaines, de réduire les agressions à l’arme blanche signalées.
Sur cette base, le gouvernement estime que le risque immédiat est contenu. « Nous optons pour un retour gradué à la normale, sans relâcher la vigilance », précise un cadre de la direction des importations. La mesure entre en vigueur aussitôt, sans période transitoire.
Soulagement dans le secteur des transports urbains
Pour les conducteurs de taxi-moto, la nouvelle tombe comme « un vent frais », résume Célestin M’Bouity, président d’une coopérative à Talangaï. La rupture d’approvisionnement en pièces détachées et en engins neufs avait fait bondir les prix de location de 40 %.
À Dolisie, l’entrepreneur Ange Koubemba assure avoir immobilisé dix motocyclettes faute de chaînes et de pignons. « Chaque jour sans activité me coûtait près de 20 000 FCFA de recettes », explique-t-il. La reprise des importations devrait, selon lui, « redynamiser le maillon le plus accessible du transport individuel ».
Le ministère des Transports observe que près de 60 % des déplacements motorisés urbains reposent désormais sur les motos-taxis, plus rapides que les bus et moins chers que les taxis voitures. Cette levée est donc perçue comme un soutien indirect à la mobilité quotidienne des ménages.
La Fédération nationale des transporteurs prévoit une réunion cette semaine pour actualiser ses grilles tarifaires. Certains professionnels espèrent une baisse progressive des frais de course, à mesure que l’offre d’engins s’étoffe sur les marchés.
Commerçants et quincailleries entre prudence et espoir
Chez les grossistes du marché de la Likouala, les rayons de machettes étaient quasi vides depuis novembre. « Nous passions des commandes au Cameroun sans garantie de livraison », confie Léonie Goma, gérante d’une quincaillerie. Ses clients principaux, agriculteurs et maçons, se tournaient vers des lames d’occasion.
Le ministère de l’Agriculture rappelle que la machette reste l’outil de base pour les cultures vivrières. « Un stock régulier est indispensable à la préparation des champs, surtout avant la grande saison des pluies », souligne un ingénieur rural, mettant en avant l’impact sur la sécurité alimentaire.
Les importateurs, toutefois, redoutent des frais logistiques alourdis. La circulaire impose un enregistrement préalable auprès des Douanes et la présentation d’un certificat d’utilisateur final, afin de tracer chaque lot jusqu’au détaillant. « C’est une contrainte supplémentaire, mais nous voulons jouer le jeu », assure Victor Nzouba, opérateur basé à Pointe-Noire.
Les autorités prévoient en outre des audits inopinés des entrepôts. Tout manquement pourra entraîner une suspension individuelle de licence, prévient la Direction générale du Commerce.
Un dispositif de contrôle renforcé aux frontières
À Maloukou-Tréchot, poste stratégique à l’entrée nord de Brazzaville, de nouveaux scanners palettisent les cargaisons de machettes. Un douanier explique que la machine détecte la densité métallique et compare la quantité déclarée au poids réel, limitant les sous-déclarations.
Le colonel Roland Oba, commandant de la gendarmerie des frontières, indique que des équipes mixtes douane-police réalisent des fouilles ciblées sur les camions transportant également des produits sensibles comme les pneus d’occasion. « Nous voulons empêcher que ces outils basculent dans des circuits parallèles », dit-il.
Le gouvernement maintient le couvre-feu partiel dans certaines zones urbaines classées rouges. Les forces de l’ordre y collectent des données sur les crimes à l’arme blanche. Les statistiques alimentent une base partagée avec le ministère du Commerce pour ajuster les quotas d’importation si nécessaire.
Pour l’analyste sécuritaire Michel Kanza, « la philosophie est de coupler libéralisation économique et gestion proactive du risque ». Le chercheur salue une approche « pragmatique, créée pour éviter une pénurie longue tout en gardant la main sur la traçabilité ».
Un enjeu économique et social majeur
Le Congo importe, selon les données douanières 2022, environ 250 000 machettes et 35 000 motocycles par an. Le ralentissement observé en octobre et novembre aurait réduit les recettes fiscales de près de 1,8 milliard FCFA, d’après un rapport interne consulté par notre rédaction.
L’impact s’est ressenti jusqu’au secteur bancaire : plusieurs micro-finances ont reporté la distribution de crédits à l’achat de motos, un produit prisé des jeunes entrepreneurs bravant le chômage. « Quinze pour cent de nos dossiers concernent ce segment », affirme une responsable de la Microcrédit de l’Avenir.
Sur le plan social, syndicats d’étudiants et associations agricoles plaidaient pour une levée rapide. Ils invoquaient le risque de hausse du coût de la vie et de retard des semis. Le gouvernement a visiblement entendu ces appels tout en rappelant « que la sécurité collective reste prioritaire ».
À moyen terme, Brazzaville envisage de stimuler l’assemblage local de motocycles pour réduire la dépendance aux importations. Un groupe d’investisseurs asiatiques a déjà visité la zone industrielle de Maloukou. Aucune date n’est avancée, mais un cadre du ministère de l’Industrie évoque « des discussions prometteuses ».
Une normalisation sous haute surveillance
La levée de la suspension ne signifie pas un retour à la case départ. Les commerçants doivent remettre, tous les trois mois, un état des ventes de machettes et de motos. Ces données seront croisées avec les plaintes enregistrées par la police pour détecter d’éventuelles corrélations.
Le ministère de la Jeunesse poursuit parallèlement ses programmes d’insertion destinés aux jeunes vulnérables. Des ateliers de réparation de motos subventionnés et des formations en agriculture visent à transformer ces outils potentiellement dangereux en leviers d’emploi légaux.
« L’objectif est que chaque machette et chaque moto servent à produire de la richesse, pas à créer de la peur », conclut Armand Pambou, conseiller au Commerce. Un credo que partagent désormais la plupart des acteurs rencontrés, convaincus qu’une économie dynamique demeure le meilleur rempart contre la délinquance.
