Un besoin sanitaire urgent
La lumière équatoriale, si généreuse pour l’agriculture, devient un danger mortel pour les personnes atteintes d’albinisme. Selon l’Association Johny Chance, le cancer cutané lié aux UV reste la première cause de décès dans cette communauté estimée à près de 10 000 membres au Congo.
Faute de mélanine protectrice, leur peau brûle en quelques minutes sous le soleil. Jusqu’ici, les crèmes importées, vendues à des prix prohibitifs, restaient inaccessibles pour des familles vivant souvent sous le seuil de pauvreté. La réponse locale devenait alors une question de survie.
Une chaîne de production 100 % locale
Pour relever ce défi sanitaire, l’Association Johny Chance vient d’inaugurer à Mfilou une unité pilote capable de fabriquer quatre mille tubes de crème solaire par an. L’objectif est de couvrir les besoins de plus de mille personnes d’ici 2026, grâce à une logistique entièrement congolaise.
Installée dans un bâtiment lumineux, la chaîne comprend un laboratoire de contrôle, un espace de pesage des actifs et une ligne de conditionnement sous blister. Les techniciens, formés par des dermatologues maliens lors de missions précédentes, suivent un protocole validé par la direction des pharmacies.
Des ingrédients rigoureusement sélectionnés
Le filtre solaire, à base d’oxyde de zinc micronisé, est mélangé à des huiles végétales locales, comme le beurre de karité nord-congolais, reconnu pour ses vertus hydratantes. « Nous misons sur des matières disponibles dans le pays pour réduire les coûts », explique le pharmacien Christophe Jean-Marie.
Chaque lot subit une série de tests de stabilité en chambre climatique pour vérifier la tenue sous 40°C, température fréquente dans les savanes. Une fois validées, les crèmes sont étiquetées au nom du projet “Soleil Ami” accompagné des logos de la Fondation Pierre-Fabre et des ministères partenaires.
Partenariat public-privé solide
Le projet résulte d’un accord signé en 2021 entre l’association, la Fondation Pierre-Fabre et le ministère des Affaires sociales. L’appui logistique du consulat honoraire de Saint-Marin a permis d’acheminer les machines à temps. La mairie de Mfilou a, pour sa part, fourni le terrain et les branchements.
Devant les invités, la ministre Irène Marie-Cécile Mboukou Kimbatsa a salué « une action qui traduit la solidarité gouvernementale envers tous les citoyens ». Elle a également promis un accompagnement financier pour l’achat régulier des matières premières et l’extension du programme dans les départements.
Distribution gratuite dès 2026
Les premiers flacons sortiront des cuves fin janvier, mais la campagne officielle démarrera en mars, à l’approche de la saison sèche. Les associations d’albinos dresseront des listes nominatives, transmises aux directions départementales de la santé, afin de garantir une distribution équitable et totalement gratuite.
Chaque bénéficiaire recevra quatre tubes, couvrant un usage quotidien pendant douze mois. Des séances de formation au bon dosage et au port de vêtements couvrants accompagneront la remise. « La crème n’est qu’un maillon, le comportement préventif reste essentiel », rappelle le docteur Sidoine Mpemba, dermatologue.
Un impact social mesurable
L’accès régulier à une protection solaire devrait faire reculer les lésions cutanées précancéreuses, souvent repérées trop tard faute de suivi. À terme, l’association espère réduire de moitié la mortalité liée au cancer de la peau chez les albinos, objectif inscrit dans ses indicateurs 2026-2030.
L’initiative agit aussi sur l’estime de soi. « Recevoir une crème fabriquée chez nous, portant notre drapeau, c’est un signe de reconnaissance », confie Régine, 22 ans, étudiante albinos. Pour elle, se promener à midi sans craindre les moqueries représente déjà une victoire morale.
La question de la pérennité
Le consul honoraire Marcelo Della Corte souligne cependant l’exigence de durabilité : « Il faut assurer un flux constant de filtres minéraux et maintenir les normes de qualité ». Pour 2025, le budget prévisionnel établi avec l’agence de coopération italienne atteint cent quarante-cinq millions de francs CFA.
Pour réduire la dépendance aux financements extérieurs, l’association projette de commercialiser une version grand public destinée aux voyageurs et aux travailleurs en plein air. Les bénéfices générés serviraient à subventionner les lots gratuits. Un appel à des entreprises locales de cosmétique est déjà lancé.
Synergie avec la recherche locale
Le laboratoire de l’Université Marien-Ngouabi participe à l’évaluation photodermatologique des formules. Des mémoires de fin d’études porteront sur l’optimisation du facteur de protection adapté aux peaux dépigmentées africaines. Cette collaboration académique pourrait conduire, demain, à un label « Made in Congo » reconnu par l’Organisation africaine de la propriété intellectuelle.
Vers une lumière plus sûre
En misant sur le savoir-faire local, la solidarité internationale et l’engagement des pouvoirs publics, Brazzaville offre aux personnes albinos l’espoir d’une vie plus longue et moins stigmatisée. L’unité “Soleil Ami” illustre qu’une innovation, même modeste, peut changer la trajectoire d’une communauté entière.
Une inspiration pour la région
Déjà, des associations venues du Gabon et du Cameroun sollicitent des stages auprès des techniciens congolais. Si la production atteint ses objectifs, Johny Chance envisage d’exporter du concentré de base vers les pays voisins, ouvrant une nouvelle filière industrielle qui pourrait créer des emplois qualifiés sur tout le corridor.
