Défi sanitaire des albinos au Congo
Sous le soleil équatorial, la peau dépourvue de mélanine brûle vite, donnant aux personnes albinos une vulnérabilité aiguë aux cancers cutanés. Au Congo, cette réalité touche des milliers de citoyens qui jonglent entre stigmates sociaux et dépenses médicales élevées.
Depuis des années, l’Association Johny Chancel pour les Albinos milite pour offrir une protection solaire accessible. Ses campagnes ont hissé la question au rang de priorité sanitaire et attiré l’attention des autorités comme des partenaires internationaux.
L’ouverture, le 4 décembre 2025, d’une première unité de production de crèmes solaires à Brazzaville marque ainsi un tournant, tant pour la santé publique que pour l’autonomisation locale. L’événement a réuni responsables publics, diplomates, experts et bénéficiaires autour d’un même espoir.
Inauguration de l’unité de Brazzaville
À Mfilou, les portes du laboratoire se sont ouvertes sous les applaudissements. Cuves en acier, agitateurs et atelier d’emballage ont été dévoilés par Johny Chancel Ngamouana, président de l’AJCA, fier d’exhiber une installation entièrement congolaise.
La ministre des Affaires sociales, Irène Marie-Cécile Mboukou Kimbatsa, a rappelé l’engagement de l’État « à garantir dignité et protection à nos frères et sœurs albinos ». Selon elle, la gratuité de la crème constitue une avancée concrète en matière d’équité sanitaire.
Après la coupure officielle du ruban, une distribution symbolique des premiers pots a eu lieu. Quelques enfants, casquettes ajustées sur les cheveux blanchâtres, ont souri timidement en recevant le précieux onguent qui doit être appliqué quatre fois par jour pour une efficacité maximale.
« Nous ne voulons plus choisir entre manger et nous protéger », confie Mireille, 29 ans, originaire de Poto-Poto. Pour elle, la mise à disposition régulière de crèmes fabriquées sur place rassure toute la communauté albinos et ses proches.
Une formule dermatologique adaptée
Christophe Jean-Marie, directeur scientifique de la fondation Pierre-Fabre, a détaillé une formule à indice supérieur à 50, pensée pour les peaux dépigmentées. « La crème n’est qu’un maillon ; vêtements longs et chapeau restent indispensables », a-t-il insisté.
L’usine brazzavilloise reçoit pour démarrage des intrants capables de couvrir les besoins de mille personnes durant douze mois. Chaque bénéficiaire se verra remettre trois cents grammes par trimestre, soit quatre mille pots produits pour la première année d’exploitation.
Signe encourageant, la recette est livrée sans brevet, pouvant être reproduite dans d’autres pays africains. Pour l’AJCA, cette ouverture technique est « une invitation à la solidarité régionale » afin que les communautés albinos du continent renforcent leur autonomie.
La crème combine filtres minéraux, vitamine E et agents hydratants pour apaiser brûlures et tiraillements. Des contrôles qualité réalisés sur place avec un spectrophotomètre garantissent la stabilité du produit malgré l’humidité et la chaleur de la capitale.
Partenariats et logistique de production
Le projet est né d’une chaîne de volontés. Outre la fondation Pierre-Fabre, l’ambassade de France, l’Ordre des pharmaciens et le ministère de la Santé ont fourni appui technique, homologations et facilités douanières pour importer les premiers équipements.
Marcello de la Corte, consul honoraire de Saint-Marin, a souligné que « le défi n’est plus de démarrer mais de durer ». Il mise sur un modèle mêlant dons institutionnels et micro-soutiens communautaires afin de garantir un approvisionnement régulier en matières premières.
Le Programme des Nations unies pour le développement étudie la possibilité d’intégrer l’unité au réseau de laboratoires solidaires d’Afrique centrale. Cette perspective ouvrirait l’accès à des fonds verts, la crème solaire contribuant à prévenir des pathologies coûteuses pour le système de santé.
Sur le terrain, des associations de femmes commerçantes se sont déjà portées volontaires pour assurer la distribution, notamment dans les marchés Total et Moungali. Leur connaissance fine des quartiers permettra de toucher des personnes parfois réticentes à se déclarer albinos.
Vers une meilleure inclusion sociale
Au-delà de la dimension médicale, les responsables parlent d’un levier d’inclusion. « Protéger sa peau, c’est aussi protéger son estime de soi », résume la psychologue Grâce Bateza, qui anime depuis trois ans des groupes de parole pour jeunes albinos.
Elle observe déjà moins d’absentéisme scolaire lorsque les adolescents disposent d’une crème adaptée. Les parents, souvent modestes, ne seront plus contraints d’économiser de longs mois pour importer des tubes onéreux depuis l’Europe ou le Gabon voisin.
Le ministère de la Jeunesse envisage d’inclure des sessions sur l’albinisme dans les prochains programmes d’enseignement civique. L’objectif est de réduire les préjugés, responsables d’isolement et parfois de violences, obstacles majeurs à l’insertion professionnelle des personnes atteintes.
Cap sur la pérennité du projet
Afin de maintenir la cadence, l’AJCA songe à former des techniciens locaux à la maintenance des machines. Un partenariat avec l’École nationale supérieure polytechnique de Brazzaville pourrait voir le jour dès la rentrée 2026 pour intégrer un module de dermo-cosmétique solidaire.
Pour l’instant, les regards restent tournés vers les laboratoires de Mfilou où chaque lot sort sous scellés avant de rejoindre hôpitaux, écoles et associations. L’odeur légère de karité qui s’en échappe symbolise, pour beaucoup, la promesse d’un quotidien moins douloureux.
