Un quotidien rythmé par la quête d’eau
Avant même le lever du soleil, des files se dessinent devant les bornes fontaines du quartier Mfilou. Jerrycans à la main, parents et enfants attendent la mise en pression du réseau, parfois pour quelques minutes seulement. L’eau dicte l’organisation familiale plus sûrement qu’une horloge.
« La nuit, j’écoute le sifflement des canalisations comme d’autres guettent un réveil », confie Mireille, employée de bureau. Son témoignage illustre une réalité partagée : le moindre filet doit être capté aussitôt, sous peine de reporter la lessive, la toilette ou la préparation du petit déjeuner.
Les opérateurs économiques ressentent aussi la tension. Dans un atelier de coiffure de Makélékélé, les bassines s’entassent. « Sans eau, nous réduisons nos horaires », explique le gérant. Le manque pèse sur l’emploi local, l’hygiène et la confiance des clients, conscients des précautions sanitaires nécessaires.
Un réseau ancien mis à rude épreuve
Brazzaville s’est étendue bien plus vite que les canalisations installées il y a quatre décennies. Selon La Congolaise des Eaux, la capitale compte aujourd’hui près de deux millions d’habitants, soit le double de la capacité initiale du réseau conçu dans les années 1980.
La vétusté n’est qu’un pan du problème. Les branchements pirates provoquent des fuites, tandis que la croissance démographique accroît la demande de façon continue. Les pics de consommation enregistrés pendant la saison sèche fragilisent les usines de traitement, déjà sollicitées à leur maximum.
Pour l’ingénieur hydraulicien Justin Ebina, une modernisation graduelle est indispensable. « Augmenter la production sans sécuriser la distribution reviendrait à remplir un seau percé », résume-t-il. Il plaide pour un couplage entre réhabilitation des tuyaux majeurs et installation de capteurs destinés à détecter les ruptures en temps réel.
Des investissements publics et partenariats privés
Conscient de l’urgence, le gouvernement a inscrit l’accès universel à l’eau potable dans le Plan national de développement 2022-2026. Plus de 180 milliards de francs CFA sont mobilisés pour renforcer les stations de Djiri et de Djoué et financer de nouvelles adductions vers les quartiers périphériques.
La Congolaise des Eaux teste par ailleurs des micro-stations solaires dans cinq zones pilotes. Ces unités compactes filtrent et chlorent l’eau directement au plus près des utilisateurs, limitant les pertes. Les premières analyses montrent une amélioration de la turbidité et une baisse du recours aux forages domestiques.
Le partenariat signé en mars avec la Banque de développement des États d’Afrique centrale prévoit la pose de 50 000 compteurs intelligents. L’objectif est de mieux répartir le débit et d’encourager les économies d’eau. Les ménages modestes conserveront un tarif social subventionné.
Santé publique : prévenir plutôt que guérir
L’Institut national de santé publique rappelle que 80 % des maladies diarrhéiques sont liées à l’eau insalubre. Sous la coordination du ministère de la Santé, une campagne d’éducation sanitaire sillonne les marchés pour promouvoir le lavage des mains et démontrer l’usage correct des pastilles de chlore.
Au Centre hospitalier de Talangaï, le pédiatre Lionel Samba constate une baisse des admissions pour gastro-entérite lorsque la distribution se stabilise. « L’accès régulier à l’eau potable reste notre premier vaccin », souligne-t-il, saluant les efforts conjoints des autorités et des associations de quartier en matière de sensibilisation.
En parallèle, plusieurs start-up locales distribuent des filtres domestiques à base de céramique. Soutenues par des micro-crédits, elles ciblent les zones où l’extension du réseau prendra plus de temps. Chaque foyer équipé économiserait jusqu’à 8 000 francs CFA mensuels auparavant consacrés à l’achat d’eau en sachets.
Vers une gestion participative de la ressource
Dans plusieurs arrondissements, les comités de quartier ont commencé à tenir des registres de distribution. L’initiative, appuyée par la mairie de Brazzaville, permet de croiser les données de La Congolaise des Eaux avec les observations citoyennes afin de planifier plus justement les interventions techniques.
Pour l’économiste Sylvie Mavouenzela, associer les riverains à la surveillance d’une infrastructure commune renforce le civisme hydraulique. « À terme, chacun comprendra que toute fuite non signalée représente un coût partagé », avance-t-elle, citant l’exemple du Ghana où les pertes en ligne ont chuté après des programmes similaires.
La transparence s’invitera prochainement sur les smartphones. Un tableau de bord, alimenté en ouvert par la LCE, divulguera les volumes produits, les coupures prévues et les réparations en cours. Cet outil contribuera à renforcer la confiance entre usagers, techniciens et décideurs, condition essentielle d’un service durable.
Un cap fixé vers 2025
Le ministre de l’Énergie et de l’Hydraulique, Honoré Sayi, a fixé l’objectif d’une couverture de 85 % des ménages brazzavillois d’ici 2025. « L’eau potable est la matière première du développement », a-t-il rappelé devant l’Assemblée nationale tout en appelant à la modération des usages domestiques.
Pour atteindre cette ambition, la ville compte sur le triptyque production, maintenance, pédagogie. Les avancées notées ces derniers mois montrent une dynamique encourageante, même si la saison sèche restera un test déterminant. Dans les cours, les seaux commencent déjà à se remplir plus souvent, signe concret d’un changement possible.
