Des quartiers en quête de solutions de garde
À Brazzaville, les rues commerçantes s’animent dès l’aube, mais pour de nombreuses mères, la journée commence par une question simple : à qui confier son enfant ? Les crèches communautaires portées par les « Mama Mobokoli » proposent désormais une réponse concrète et chaleureuse.
Nées dans les marchés populaires de Soukissa puis de Total, ces structures de garde ont rapidement conquis une clientèle fidèle, principalement des vendeuses et des riverains, séduits par un encadrement professionnel jusque-là réservé aux quartiers centraux.
À la mi-octobre 2025, la crèche de Soukissa accueillait déjà 39 enfants pour 36 places, tandis que celle de Bacongo totalisait 65 inscriptions pour 60 berceaux, signe d’un besoin aussi pressant qu’inédit, confirme la gestionnaire du projet, Mme Barth Oko.
Un modèle inspiré du Kenya et adapté localement
Le concept congolais s’inspire de l’exemple kényan Kidogo, pionnier dans le micro-franchise de crèches de quartier, tout en intégrant les réalités sociales et culturelles de Brazzaville.
Au lieu de chercher des locaux hors de prix, l’équipe du projet a choisi les marchés, espaces déjà familiers aux commerçantes et parfaitement connectés aux transports collectifs.
« Nous voulions une solution à la fois proche, sécurisée et abordable. Le marché répondait à tous ces critères », explique Mme Barth Oko, convaincue que la proximité reste la clé de la confiance parentale.
Formation accélérée pour les « Mama Mobokoli »
Seize femmes ont suivi, entre avril et juin 2025, une formation de trois mois conçue avec l’ONG Medrac Africa.
Au programme : premiers secours, nutrition, pédagogie Montessori simplifiée et gestion d’une micro-structure, le tout dispensé par des professionnels de la petite enfance et des comptables bénévoles.
Jocelyne Mpila, 34 ans, se souvient d’avoir « découvert un métier passionnant qui valorise la patience, la tendresse et l’esprit d’entreprise ».
Cinq « Mama Mobokoli » travaillent désormais à Soukissa, six à Bacongo, et les autres assurent des remplacements ou préparent l’ouverture de nouveaux sites.
Des retombées économiques palpables
Chaque crèche fonctionne comme une petite entreprise sociale : les frais d’inscription restent modestes, mais ils couvrent les salaires, l’achat de jouets et un repas équilibré quotidien.
Selon l’ONG, le modèle permet déjà à une maman vendeuse de gagner jusqu’à deux heures de vente supplémentaires par jour, un gain qui se répercute sur le revenu familial.
Les « Mama Mobokoli », elles, reçoivent une rémunération fixe et la promesse d’une participation aux bénéfices, encourageant ainsi leur implication sur la durée.
« Au-delà de la garde, c’est un cercle vertueux : emploi féminin et consommation locale », résume un volontaire comptable.
Perspectives d’extension à Pointe-Noire
Face à l’engouement, Medrac Africa et ses partenaires publics étudient l’ouverture de crèches dans d’autres arrondissements de Brazzaville et à Pointe-Noire, notamment près du marché de la Tié-Tié.
L’objectif affiché est de former vingt nouvelles « Mamapreneurs » d’ici fin 2026, puis de les autonomiser, afin qu’elles gèrent elles-mêmes leurs micro-structures, tout en respectant des standards communs.
Pour les familles, cette expansion signifie la possibilité d’accéder à un service fiable sans parcourir de longues distances, condition essentielle à la réussite scolaire précoce.
Avec cette dynamique, le programme de protection sociale et d’inclusion productive des jeunes confirme qu’un partenariat équilibré entre acteurs associatifs, entrepreneurs et pouvoirs publics peut générer un impact social mesurable, visible dès les allées animées des marchés brazzavillois.
Un enjeu éducatif dès le berceau
Dans la salle d’éveil de Soukissa, des tapis colorés délimitent des espaces de jeu où l’alphabet se mêle aux chansonnettes locales, stimulants indispensables pour un cerveau qui, à trois ans, forge déjà la moitié de ses connexions neurales.
« Nous utilisons des histoires en lingala et en français pour renforcer l’identité culturelle tout en préparant l’entrée à l’école maternelle », précise Jocelyne Mpila, carnet d’activités à la main.
Les parents reçoivent, chaque fin de semaine, une fiche conseil sur l’alimentation, le sommeil et la stimulation à la maison, petite attention qui renforce le lien entre professionnels et familles.
Un soutien opérationnel public-privé
Le projet s’inscrit dans le volet inclusion productive du Psipj, programme national mobilisant ministères, municipalités et société civile pour renforcer les filets sociaux et créer des emplois pérennes.
La mairie cède des parcelles inutilisées dans les marchés, tandis que des bailleurs privés offrent matelas et mobiliers en échange d’une visibilité affichée sur les murs pastel des crèches.
Ce modèle hybride limite les coûts : peinture, ventilation, point d’eau et kit pédagogique, pour un investissement moindre qu’un simple kiosque de restauration.
Impacts sur l’égalité de genre
Libérées de la garde prolongée, les mères commerçantes gagnent en productivité et peuvent réinvestir leur marge dans la scolarisation des aînés ou l’achat de stocks plus importants.
Dans le même temps, les « Mama Mobokoli » accèdent à un statut professionnel reconnu, souvent leur premier contrat formel, ce qui facilite l’ouverture d’un compte bancaire et l’adhésion à la Caisse nationale de sécurité sociale.
Cet impact économique et symbolique réduit la précarité féminine ; selon le Psipj, une femme sur trois travaille encore sans protection sociale.
