Un héritage historique remis en question
Longtemps présentée comme un prolongement naturel de l’action de Paris, la relation entre la France et les capitales africaines traverse aujourd’hui une zone de turbulences. Coups d’État au Sahel, montée de sentiments antifrançais et arrivée de nouveaux partenaires redessinent la carte d’influence traditionnelle.
Dans les cercles diplomatiques congolais, on constate la vitesse à laquelle les messages de Paris peinent à trouver écho. « Le logiciel qui a fait ses preuves il y a vingt ans ne suffit plus », confie un ancien ambassadeur basé à Brazzaville, évoquant un climat « exigeant ».
Sécurité et opérations extérieures sous pression
Le retrait progressif de la force Barkhane au Mali a symbolisé un tournant. Alors que la menace jihadiste demeure, Paris a dû réduire la voilure face à des autorités locales réticentes. Le Tchad et la Centrafrique, où l’opinion publique oscille, posent désormais la question d’une présence repensée.
Pour l’analyste militaire Jean-Louis Bruguière, « la France n’est plus seule patronne du jeu sécuritaire ». Les États sollicitent désormais la Russie ou la Turquie pour des formations rapides. Cette concurrence directe oblige le Quai d’Orsay à chercher de nouveaux leviers de confiance avec ses partenaires.
Le poids des dossiers énergétiques
Le secteur pétrolier illustre ces défis. Après avoir manqué d’importantes concessions en Irak dans les années 1990, TotalEnergies se repositionne, mais avec des parts minoritaires, notamment dans les projets Yamal LNG et Arctic LNG 2 en Russie. Une situation qu’observent les producteurs africains avec prudence.
À Pointe-Noire, où le brut reste le moteur économique, des industriels locaux notent que la major ne détient plus de « golden share » étatique depuis la décision européenne de 2002. « Cela change la nature du dialogue », glisse un cadre du port autonome, soucieux de voir l’État défendre ses intérêts.
Ports et logistique, enjeux de souveraineté
Outre le pétrole, la bataille se joue sur les quais. Bolloré Ports opère aujourd’hui quinze terminaux à conteneurs en Afrique, dont celui de Pointe-Noire, véritable porte d’entrée du corridor Congo-Océan. Un empire qui fait de l’industriel breton un acteur clé de la chaîne commerciale.
L’éventualité d’une cession à un groupe étranger nourrit les spéculations. Les économistes locaux redoutent qu’un repreneur non européen réoriente les flux vers d’autres hubs, au détriment des PME de transport congolaises. Paris suit le dossier, conscient de l’impact sur son influence maritime.
De son côté, CMA CGM, troisième transporteur mondial en conteneurs, avance ses pions. La famille Saadé, majoritaire, lorgne le futur terminal de Beyrouth tout en renforçant ses lignes Afrique-Asie. Cette stratégie pourrait concurrencer les dessertes traditionnelles reliant Pointe-Noire à Marseille.
La percée chinoise, réalité du terrain
La Chine, premier partenaire commercial du Congo, ne se contente plus de chantiers d’infrastructures. Elle finance des zones économiques spéciales et propose des crédits moins contraignants. À Brazzaville, plusieurs projets d’usines légères sont négociés sans intermédiaires européens, signe d’une diplomatie économico-commerciale offensive.
Selon la chercheuse Ndoni Mavoungou, « Pékin répond vite et accepte le risque ». Une réactivité appréciée dans un contexte post-Covid où les gouvernements cherchent des liquidités pour relancer l’emploi. L’Hexagone, réputé pour ses procédures plus longues, doit adapter ses outils financiers pour rester attractif.
Entre soft power et perception publique
Au-delà des contrats, l’image compte. Les réseaux sociaux amplifient désormais tout incident. Un tweet maladroit, une phrase jugée condescendante et la toile s’enflamme. Les instituts français multiplient les programmes culturels pour contrer ces effets, mais la méfiance reste palpable, surtout chez les moins de trente ans.
Le succès croissant des productions audiovisuelles congolaises, diffusées sur des plateformes panafricaines, illustre la diversification des références culturelles. Là où l’on citait autrefois uniquement Paris, Kinshasa ou Lagos font jeu égal. Pour la France, maintenir une narration partagée nécessite de coproduire plutôt que de prescrire.
Quelles pistes de rebond ?
Les diplomates interrogés convergent sur une idée: miser sur des partenariats ciblés, transparents et à valeur ajoutée locale. Santé, villes durables, numérique et formation professionnelle représentent autant de créneaux où la France dispose encore d’atouts technologiques et d’un capital sympathie.
À Brazzaville, des start-up qui incubent des applications d’e-administration espèrent un soutien de l’Agence française de développement pour franchir le cap industriel. « Si l’accompagnement suit nos réalités, nous restons ouverts », assure leur porte-parole. L’écoute active paraît donc la clé d’un regain d’influence crédible.
Loin des images de déclin inéluctable, certains experts rappellent que la langue française continue de progresser sur le continent et que les diasporas créent un pont humain solide. Reste à transformer cet actif immatériel en projets concrets, bénéfiques aux deux rives.
Francophonie et coopération éducative
Campus France enregistre une progression continue des inscriptions d’étudiants congolais. En 2022, environ 7 000 dossiers ont été validés, preuve que le diplôme français garde un attrait malgré la concurrence anglophone.
Les programmes de jumelage scolaire de la Francophonie forment aussi des enseignants régionaux. Le ministère congolais de l’Éducation y voit un « relais concret » d’expertise, notamment dans le numérique éducatif et les sciences.
