Routes festives sous tension
Brazzaville, Pointe-Noire et les grandes villes vivent chaque fin d’année au rythme des concerts improvisés, des marchés nocturnes et des veillées familiales.
Entre deux quartiers décorés, la circulation double, portée par les motos-taxi, les minibus bondés et les véhicules de particuliers pressés de rejoindre une fête. L’euphorie masque parfois un danger bien présent : l’alcool au volant.
Les témoignages recueillis auprès des sapeurs-pompiers révèlent un constat récurrent : la plupart des interventions nocturnes entre décembre et janvier impliquent un conducteur dépassant la limite légale d’alcoolémie.
Des chiffres qui interrogent
Selon la Direction générale des transports terrestres, plus d’un tiers des accidents graves enregistrés en décembre 2022 ont été attribués à l’ivresse du conducteur, une proportion stable depuis cinq ans malgré les campagnes de sensibilisation officielles.
Le docteur Élisa Nzuzi, urgentiste au CHU de Brazzaville, décrypte : « Entre minuit et quatre heures, nous recevons surtout des victimes de chocs frontaux ou de sorties de route. Dans huit cas sur dix, l’alcool est mentionné par les services de police. »
Facteurs aggravants
La topographie urbaine joue contre les conducteurs. Nombre de rues restent faiblement éclairées et des tronçons endommagés surprennent les plus prudents. Lorsque l’alcool brouille réflexes et vision, la moindre ornière devient un piège.
La fatigue s’ajoute au cocktail. Beaucoup de Congolais cumulent une journée de travail, une veillée à l’église puis une soirée dansante. Au petit matin, ils reprennent le volant, sous-estimant l’effet retard d’une consommation initiée la veille.
Enfin, l’accessibilité des boissons fortes contribue au phénomène. Les tables garnies de billes-billes et de punch maison côtoient des bouteilles à prix cassés importées du marché informel, rendant la modération plus difficile.
La réponse des autorités
La police routière multiplie pourtant les contrôles. Sur la Nationale 1, 125 points de contrôle ont été déployés durant les fêtes 2023, dotés d’éthylomètres fournis dans le cadre d’un partenariat entre le ministère des Transports et un opérateur privé.
Le commissaire principal Alain Mobé salue l’efficacité de l’opération : « En trois semaines, nous avons intercepté 470 conducteurs positifs. La majorité a accepté la contravention sur-place; seuls deux refus ont nécessité une rétention de permis. »
Ces contrôles s’accompagnent d’une dimension pédagogique. Avant toute verbalisation, les agents expliquent aux occupants du véhicule les risques pour eux-mêmes et pour les tiers. Cette approche vise à changer durablement les comportements.
Initiatives locales et associatives
À Moungali, un collectif de jeunes bénévoles propose un service de raccompagnement gratuit. Munis de gilets fluorescents, ils stationnent devant les bars et proposent de conduire la voiture du client jusqu’à son domicile, pendant qu’un collègue les suit en moto.
L’association Femme et Sécurité Routière sillonne pour sa part les marchés de Noël, distribuant des bracelets rouges symbolisant l’engagement de rester sobre. « Nous cherchons à créer un réflexe de désignation du conducteur neutre avant même le premier verre », explique sa présidente Clarisse Okemba.
Responsabilité individuelle et culture de la prudence
Pour de nombreux observateurs, la vraie bataille se joue dans la sphère privée. Reconnaître que la fête n’excuse pas toutes les prises de risque reste un pas culturel important, particulièrement dans les milieux où offrir à boire démontre l’hospitalité.
Le psychologue social David Massamba rappelle que la pression du groupe agit fortement : « Celui qui refuse un verre perçu comme rituel peut être moqué. Introduire la notion de conducteur désigné permet de valoriser la personne sobre et d’éviter ce dilemme. »
Perspectives pour des fêtes plus sûres
Les autorités envisagent de renforcer la réglementation sur la publicité des alcools pendant les périodes sensibles et d’encourager la création d’aires de repos surveillées le long des principaux axes interurbains.
À court terme, chacun peut adopter trois réflexes simples : planifier son retour avant de sortir, préférer les taxis collectifs lorsqu’ils circulent encore, et signaler tout conducteur ivre aux forces de l’ordre. La prudence coûte peu, mais elle sauve des vies.
En transformant la route festive en espace sécurisé, le Congo-Brazzaville préserve ce qui fait l’essence des célébrations : le partage et la joie. L’alcool restera sans doute un ingrédient de la fête, mais il ne doit jamais en être le funeste épilogue.
